Joseph Antoine Bell : « L’ancien cahier de charges, c’était de l’imbécilité ! »

Joseph Antoine Bell

L’ancien  gardien des Lions Indomptables était face à la presse sportive du Littoral. Il nous a accordé un entretien dans lequel il démontre que le Cameroun sera prêt le jour dit, et que la CAN colle mieux maintenant aux réalités africaines.

Que pensez-vous de cette bataille médiatique qu’il y a eu entre le Cameroun et la CAF ?

A mon avis, c’est un incident de parcours qui finalement devrait profiter aux deux parties. Tout d’abord à la CAF parce que j’estime que le président de la CAF qui est plein d’humilité et qui se prenait pour un membre du comité exécutif  comme un autre a eu là,  l’opportunité de mesurer qu’il est président et pas un membre comme un autre. Et donc que désormais, il saura que s’il se tord la cheville en jouant au foot, ça va faire le tour du monde. Ce qui n’était pas le cas il y a trois mois. Pour moi, aujourd’hui, les propos d’Ahmad sont derrière nous. Il a parlé, et il faut qu’on le laisse tranquille. Je pense qu’il faut qu’on arrête de le juger ou de juger ses propos. Le Chef de l’Etat a dit qu’on sera prêt, il faut qu’on se tourne vers ce qui reste à faire pour organiser dignement la CAN 2019.

Du côté du Cameroun, cela apprendra d’abord à la frange des camerounais qui pense que être efficace avec le Cameroun, c’est toujours dire du mal même gratuitement, et qu’ils se rendent donc compte que l’étranger vient de leur dire que les propos que je tiens viennent de chez vous. Les camerounais vont aussi mesurer désormais leurs propos. Ce qui s’est passé entre le Cameroun et la CAF enseigne quelque chose à chacune des parties.

La chance que nous avons aujourd’hui et la CAF avait fait semblant d’oublier, c’est que la CAN n’est plus en janvier. Le Cameroun était prêt pour janvier. On savait qu’il aurait été prêt comme beaucoup d’autres pays, qu’on aurait trouvé des bulldozers en place, maintenant qu’on joue en juin, on sait que les bulldozers auront le temps de se retirer. Il ne s’agit pas de dire ce qui n’est pas fait, mais de dire ce qui est faisable entre aujourd’hui et le jour de la compétition.  Et si ce qui reste à faire est faisable dans le temps imparti, il n’y a donc pas de problème.

Les entreprises étrangères sont celles choisies pour ce travail qui parlent de préfabriqués. Un gros manque à gagner pour les camerounais, d’où la grogne…

Je voudrais rappeler qu’au comité de préparation des CAN 2016 et 2019 (Comipcan ) dont je suis un membre nommé par le Président de la République depuis 2014, il y a toutes les représentations des chefs d’entreprises et ces questions y sont régulièrement abordées. Vous pensez bien que ces chefs d’entreprises y veillent. En ayant accumulé du retard sur les constructions, on s’est maintenant fixé des priorités. En travaux publics, on parle de la ligne de chemin critique. C’est-à-dire la société italienne vous propose de faire le travail en Italie pour gagner du temps.

Le Comipcan, on n’en parle pas beaucoup alors que vous y êtes depuis des années. Avec le COCAN, votre travail s’arrête ?

Le comité de préparation existe depuis fin 2014. Lorsque le Chef de l’Etat a décidé de me faire membre de ce comité, la presse a refusé d’en parler. Parce qu’apparemment, ceux qui m’aiment beaucoup ont fait courir pendant 20 ans le bruit selon lequel l’Etat du Cameroun ne m’aimait pas beaucoup, que le Chef de l’Etat était mon ennemi, cette nomination–là,  contrastant avec ces affirmations, vous n’en n’avez pas parlé. Ce comité-là existe depuis fin 2014, et ses travaux ne s’arrêtent pas avec la nomination du comité d’organisation.

Le Cameroun sera-t-il prêt avec le nouveau cahier des charges ?

Ceux qui étaient au Brésil ont vu qu’on a joué la Coupe du Monde, avec les bulldozers qui continuaient de travailler derrière les stades. C’était la même chose au Gabon. En janvier, le Cameroun aurait été prêt de cette façon là aussi. Maintenant qu’on a repoussé en juin, c’est encore mieux. En toute honnêteté, le Cameroun a beaucoup gagné avec cette nouvelle décision. Limbé qui était accolé à Douala pour le dernier match du  groupe logé à Douala, aujourd’hui qu’on demande deux autres sites, Limbé est prêt pour accueillir tout un groupe. Le stade d’Olembe étant un stade de prestige que le Cameroun se sentait obligé de construire, devient un autre site. Donc, le Cameroun sera totalement prêt.

On vous  a entendu dire que le nouveau cahier de charges n’est pas une charge supplémentaire et que c’est une bonne chose pour le Cameroun ?

Au lieu de la guerre entre le pays organisateur et l’institution faîtière, il doit avoir une mutualisation des forces. La compétition reste une propriété de la CAF. On est dans la situation où vous venez faire votre mariage chez quelqu’un qui vous offre gratuitement sa salle. Vous ne pouvez pas être en guerre avec celui-là. Cela me semblait un peu extravagant d’exiger cinq terrains d’entrainements par site. Mes problèmes avec Issa Hayatou reposaient sur ce genre de critique parce qu’il voulait prendre ce qui est européen et nous l’imposer. Nous sommes des pauvres. En exigeant cinq stades, cela veut dire que chaque stade est la propriété d’une seule équipe qui s’entraine une fois par jour. Le comble c’est qu’on demandait un stade par site, qui sera dédié aux arbitres ; c’était de la folie. C’était de la prétention, et je pourrai dire de l’imbécilité. La CAF devient pratique en disant qu’il faut deux terrains d’entrainements par site. Et en disant deux terrains d’entrainement par site, vous me voyez rire, parce qu’il y en a déjà cinq à Yaoundé. Donc le site de Yaoundé est prêt. Tous ceux qui disent : on a acheté Bell me font rire. Comme si chaque fois que je peux dire du bien du Cameroun ou faire du bien, c’est qu’on m’a acheté. Le cahier des charges n’est pas du tout plus lourd. Et notamment pour le cas du Cameroun ; parce que nos retards à Garoua et à Bafoussam ne dépendent pas du cahier des charges à 24. Si nous accusons des retards dans ces villes citées, c’est de notre propre fait, et pas celui du cahier des charges. Et ce retard, on doit pouvoir le combler avec les six mois supplémentaires qu’on a eus.

Quelles garanties donnez-vous aux  camerounais pour l’organisation  puisque vous semblez être si optimiste ?

Le débat sur l’organisation n’est plus là. Pour moi, le débat est technique. Donnez-moi le nom d’une réalisation en génie civil qu’on ne peut pas construire en 22 mois. N’allez pas dire que Bell vous a donné les garanties, ce n’est pas l’histoire de Bell. Je vous ai dit que le temps qu’il reste,  permet de faire ce qu’il y a à faire pour jouer au football en juin 2019. Il se trouve que, par chance, il y a le type qui connait les finances du Cameroun et qui est habileté à engager le Cameroun légalement pour faire ces dépenses, cet homme qui est le Chef de l’Etat dit : «  le Cameroun sera prêt, je vais faire ces dépenses. »  Et vous venez me demander de vous donner les garanties ?

La CAN en juin plutôt qu’en janvier. L’Afrique aura gagné ou perdu un combat ?

Vous tombez là sur la bonne personne. Pour les garanties et autres allez voir Paul Biya. Mais pour la nouvelle périodicité, je suis la bonne personne pour en parler et je vous remercie de la question. Pour la CAN de 1988, je jouais à Marseille et le lendemain, j’allais jouer au Maroc. Quand j’ai fini mon 8ème match en 13 jours, le prochain match à Marseille, je me suis blessé. Que pensez-vous que disent les marseillais qui payent ? Vous croyez qu’ils applaudissent quand ils ont leur capitaine qui est blessé ? Et eux ils le soignent. Le ministre qui représente le Cameroun ne m’a même pas salué en disant : « vraiment merci beaucoup. » Et ce que vous avez trouvé à dire ici c’est que Bell et Biya se battent en sorcellerie, ils ne se saluent jamais, c’est pour ça qu’il n’est pas venu au Cameroun. En plus d’avoir fait tous ces sacrifices, vous m’attendiez pour votre fête ici. Et comme je ne suis pas venu pour aller enfin  chez mon employeur, c’est devenu qu’il ne salue jamais Biya.

La formule ancienne  de janvier ne dérangeait pas que les clubs professionnels dans lesquels évoluent la majorité des joueurs qui viennent pour la CAN. Sous le prétexte de la couleur du passeport de votre pays, il faut que vous veniez jouer et qu’on continue de vous payer 300000, 400000 voir 800000 euros mensuels pendant qu’il est en train de jouer les matches de CAN qui n’ont pas le niveau de ceux qu’il joue en Europe. Vous voulez employer le salarié de quelqu’un, et lui demandez de continuer à le payer pendant qu’il est dans votre plantation. Les matches en eux-mêmes ne sont pas emballants pour les grands joueurs. Ils viennent parce que c’est leurs pays. Mais ils savent que leur employeur n’est pas content. Le résultat est palpable : lorsqu’Aubameyang perd contre le Cameroun, il pleure deux minutes, et le même soir il est dans l’avion pour Dortmund. Lorsque Sadio Mané perd contre le Cameroun en quart de CAN 2017, il pleure un peu, mais le lendemain on lui dit bienvenu à Liverpool. Cela veut dire que quand il joue pour vous, qu’il perde ou qu’il gagne, le résultat sera bon pour lui. Vous croyez qu’un joueur comme Aubameyang prend du plaisir en jouant en équipe nationale avec des joueurs de CFA en France, ou qu’un gardien de Marseille prenne du plaisir à venir jouer avec l’arrière droit du Tonnerre ?

On a dit que le prétexte pour jouer en janvier, c’était qu’il pleut en Afrique en juin. Depuis très longtemps, le président de la CAF a soutenu la candidature des pays africains pour l’organisation de la Coupe du Monde, sans jamais proposer de changement de dates ou de période parce qu’il pleut en Afrique. L’Afrique du Sud a obtenu l’organisation et l’a organisée  en 2010, sans décaler la période. C’était en juin-juillet. Dites-moi si les matches de compétitions interclubs en Afrique s’arrêtent en juin à cause de la pluie. Nos championnats ont-ils un arrêt en juin ? Pourquoi on joue toutes les compétitions en Afrique en juin et pas la CAN ? La CAN en janvier à cause de la pluie en juin, c’était un faux prétexte. Après la CAN de 1988, j’avais déjà dit à cette époque qu’il fallait qu’on réfléchisse sur le renvoi en fin des championnats européens. A cette époque là,  la réponse de la CAF c’était que : « ce n’est pas à la CAF de se plier à la décision de quelques clubs européens. »  On a maintenant l’impression que ce sont ces clubs-là qui nous imposent le mois de juin. On aurait dû prendre la décision plus tôt. Pour ceux qui prétextent la fatigue de fin de championnat, la Coupe des Confédérations se joue en juin, la Coupe du Monde se joue en juin, la Copa America se joue en juin quand tous les championnats sont achevés. Pourquoi pas la CAN ?

Propos recueillis par David Eyengue